Questions-Réponses - La Belgique gagnerait-elle à légaliser le cannabis ?

Les consommateurs ne sont plus considérés comme des délinquants, mais comme des malades qu’il faut soigner

Questions-Réponses - La Belgique gagnerait-elle à légaliser le cannabis ?

Man's hands twist marijuana into a cigar
© Getty Images - Olena Ruban

hier à 01:30 - mise à jour il y a 4 heures

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Par
Maud Wilquin

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Il y a vingt ans, le Portugal devenait le premier pays au monde à décriminaliser la drogue et à favoriser l’accès aux soins pour les usagers. Depuis, les consommateurs de drogues illicites ne sont plus considérés comme des délinquants, mais comme des malades qu’il faut soigner en cas de consommation problématique. De cette manière, les consommateurs et détenteurs de drogue ne sont plus passibles d’emprisonnement, mais bien d’une amende à laquelle ils peuvent échapper en recourant à un traitement contre la dépendance.

D’autres pays sont allés encore plus loin. En Europe, Malte, le Luxembourg, l’Allemagne ou l’Espagne ont fait le choix d’au moins légaliser la consommation du cannabis à usage privé. À l’international, l’Uruguay, le Mexique, le Canada ou encore les États-Unis en ont fait de même. Au total, ce sont 30 pays à travers le monde qui ont décriminalisé l’usage de drogues. La Belgique gagnerait-elle à être le 31ème ?

Un bilan globalement satisfaisant
En légalisant le cannabis, ces pays avaient soit pour objectif de contrer le marché noir, soit de lutter contre une importante hausse de la consommation.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Au Portugal, le taux de décès liés à la drogue a chuté depuis 2001, année d’entrée en fonction de la loi, et est aujourd’hui cinq fois plus faible que la moyenne européenne.

Au Canada, on constate une meilleure protection de la santé des consommateurs, une consommation relativement stable et une baisse de la criminalité. Fortes de cinq années de recul, les autorités canadiennes ont sorti leur dernière ECC (Enquête canadienne sur le cannabis) l’an dernier. En 2023 comme en 2024, 26% des Canadiens ont déclaré avoir consommé du cannabis au cours des 12 derniers mois, contre 22% en 2018, soit l’année durant laquelle le cannabis a été légalisé.

En revanche, l’âge moyen du début de la consommation de cannabis a reculé de 18,9 ans en 2018 à 20,7 ans en 2024.

L’an dernier, 72% des personnes qui ont déclaré avoir consommé du cannabis au cours des 12 derniers mois ont indiqué acheter leur cannabis d’une source légale, contre 4% en 2018. Une nette hausse que l’on doit notamment à l’adaptabilité des prix qui doit permettre au Québec d’atteindre les 75% de vente légale de cannabis.

Enfin, 5% ont indiqué cultiver leur propre matière contre 7% en 2018.

La prohibition : un modèle dépassé en Belgique
En Belgique, le cannabis est la substance illicite la plus utilisée. Selon le dernier bilan de Sciensano, 5% de la population en consommait en 2013. Un pourcentage qui passe à 7% en 2018. Pourtant, l’heure n’est pas du tout à sa dépénalisation. L’Arizona ambitionne plutôt de renforcer les compétences du Commissariat aux drogues pour accélérer la lutte contre le narcotrafic. Mais le pays gagnerait-il à le faire ?

"Il n’y a pas de réponse clé sur porte qui soit totalement satisfaisante puisque quoique nous mettions en place, les trafiquants auront toujours un marché parallèle", répond Michaël Hogge, chargé de projets scientifiques et épidémiologiques pour l’ASBL Eurotox, l’Observatoire socio-épidémiologique alcool-drogues en Wallonie et à Bruxelles. Cependant, la légalisation du cannabis reste pour lui l’alternative à privilégier. "Le système prohibitif actuel qui vise à interdire et à sanctionner les consommateurs et les trafiquants est un échec." Un modèle dépassé qui engendre "des effets pervers". "Les produits mis en circulation sont plus dangereux qu’ils ne le seraient s’ils étaient régulés, notamment à cause de l’émergence de produits moins chers très proches des produits classiques comme la cocaïne ou l’héroïne, mais suffisamment distincts moléculairement parlant pour ne pas être considérés comme tels. Ces substances échappent donc aux législations qui n’ont longtemps porté que sur des produits précis. Au cours de ces 15 dernières années, plus de 1000 substances sont apparues sur le marché."

La prohibition accroît paradoxalement aussi "les violences liées au trafic de drogues et les illégalités du public fragilisé et précarisé qui ne peut pas consommer ailleurs que dans la rue."

Par ailleurs, "la prévention ne représente que 1% des dépenses en matière de drogue dans le système actuel", ajoute Guilhem de Crombrugghe, directeur de l’ASBL Prospective-Jeunesse. "Le reste est alloué en grosse partie à la sécurité et aux soins." Or, "la prévention permet d’éviter les problématiques en amont des grosses consommations."

La légalisation : une manière de réaffecter des moyens
Michel Claise, conseiller communal et de police à Forest (Défi) et ancien juge d’instruction, est lui aussi favorable à la légalisation du cannabis. "Je pense au cannabis dans un premier temps, mais il faudra peut-être un jour aussi envisager la légalisation de la cocaïne puisqu’on en retrouve tout autant", suggère-t-il. "Ce serait une vente organisée par l’État, au profit de l’État, et dont les bénéfices des accises pourraient notamment être réinvestis dans l’aide sociale, psychologique et médicale des personnes sous addiction."

Cela permettrait de s’occuper de narcotrafiquants beaucoup plus importants

De plus, "si on légalisait le cannabis, ce serait déjà tout un pan de criminalité dont la police ne devrait plus s’occuper, ce qui lui permettrait de s’occuper d’autres narcotrafiquants beaucoup plus importants."

Ne pas "sombrer dans un système libéral"
Mais la légalisation du cannabis ne pourra se faire qu’avec des règles strictes. "On ne peut pas transposer les modèles qui existent déjà ailleurs à la Belgique. Il y a des ajustements à faire en fonction du contexte culturel et géopolitique et par rapport au marché illicite qui existe déjà". De même, "il ne faut pas sombrer dans un système libéral comme c’est le cas pour l’alcool ou la cigarette", insiste Michaël Hoggue. "Ce n’est pas une voie à suivre puisque cela pousse à la surenchère au niveau de la puissance des produits." Ainsi aux États-Unis, "de nombreux produits plus puissants dérivés du cannabis sont commercialisés et entraînent plus de problèmes de santé. Il y a un risque que cela déclenche des troubles de santé mentale chez les jeunes ou des épisodes psychotiques ou une schizophrénie chez les personnes les plus vulnérables."

Par contre, adapter les règles en vigueur pour l’alcool ou le tabac doit être envisagé pour la consommation de substances illicites telles que le cannabis. "Il est fondamental de se mettre d’accord sur un âge minimal et de renforcer autant que possible la prévention, surtout chez les plus jeunes", abonde Guilhem de Crombrugghe. On pense aussi aux règles en matière de conduite sous influence et à l’intensité des produits proposés sur le marché.

Un tremplin vers les drogues dures ?
Mais la légalisation engendre également son lot d’inquiétudes. Dépénaliser le cannabis attirerait-il des profils qui n’auraient rien consommé auparavant ? Est-ce un tremplin vers la consommation de drogues plus dures ? Tant pour Michaël Hogge que pour Guilhem de Combrugghe, "ce sont des mythes qui ont la dent dure". "C’est la théorie de l’escalade, le fait que si on commence par fumer un joint, on terminera forcément par consommer de l’héroïne. Sauf que scientifiquement, ça ne tient pas la route", affirme le directeur de Prospective-Jeunesse. "Légaliser le cannabis permettrait justement de scinder les différents circuits d’approvisionnement qui sont actuellement proches les uns des autres."

Pour Michaël Hogge, l’être humain n’a même pas forcément besoin d’une drogue douce récréative pour basculer vers des drogues plus puissantes. "Il est clair que lorsque nous consommons du cannabis, nous sommes plus à risque de consommer d’autres produits. Mais l’alcool est aussi un facteur de risque. Or, une personne qui boit un verre d’alcool ne basculera pas forcément vers la drogue dure. Pour cela, d’autres facteurs qui pèsent beaucoup plus dans la balance devraient intervenir, comme une santé mentale fragile, le fait d’avoir été victime de violences sexuelles, victime de violences durant l’enfance, victime de négligence parentale…" Ainsi, selon la Féda Bxl, la fédération bruxelloise des institutions spécialisées en matière de drogues et d’addiction, "quelle que soit la substance consommée, 80% à 90% des usagers présentent un usage qui est non problématique."

En ce qui concerne la curiosité d’éventuels nouveaux consommateurs, les experts admettent en revanche que ce phénomène s’est produit au Canada et aux États-Unis dans les premiers mois qui ont suivi la légalisation du cannabis. "Mais cela s’est rapidement stabilisé, et cela revient souvent aux niveaux pré-légalisation. En fin de compte, cela n’augmente pas les consommations problématiques", observe Guilhem de Crombrugghe.

Quelles règles pour demain ?
La Belgique changera-t-elle son fusil d’épaule dans les années à venir ? Personne ne le sait. Quoi qu’il en soit, "la Belgique est signataire des trois conventions des Nations Unies qui régissent la question des drogues sur le plan international, et qui prescrivent aux pays signataires d’interdire toute une série de substances et de lutter contre leur production et leur trafic", écrit la Féda Bxl dans un rapport publié en 2022.

Pourtant, "la position des Nations Unies a lentement mais sûrement évolué, à tel point qu’en 2018, le Conseil des chefs de secrétariat qui représente les 30 organes de l’ONU a publié sa position officielle qui recommande désormais sans ambiguïté la dépénalisation de la détention de drogues (quelle qu’elle soit) destinées à un usage personnel…"

Suggestion de lecture :

Conformité à la Convention unique sur les stupéfiants
https://www.blocpot.qc.ca/fr/comment/26383#comment-26383
Soumis par Zappiste le 26 février 2025 - 07:27

Le Canada et l’Uruguay, qui ont légalisé le cannabis tout en donnant la priorité à la santé et à la sécurité publiques dans le cadre « d’obligations plus larges des Nations Unies en matière de droits de l’homme qui doivent être respectées… par rapport aux obligations en matière de contrôle des drogues » .

Les pays membres accordent cette liberté au Canada et à l’Uruguay parce qu’ils le font dans un objectif de santé publique, de meilleur contrôle de la substance (notamment auprès des jeunes) et parce qu’ils tentent d’éradiquer le marché noir. Ils font ainsi avancer le débat et fourniront une masse d’informations utiles aux autres pays, dont plusieurs cherchent de nouvelles voies dans cette lutte déjà perdue contre la consommation illicite de cannabis.

IMPORTANT : Aucune sanction internationale n'a été imposée
aux États-Unis ni aux pays qui ont légalisé (toléré Pays-Bas) le récréatif !

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