La souveraineté n'est pas théorique : pourquoi les droits issus des traités des Mi'kmaq sont mis à l'épreuve dans le cadre de la répression contre le cannabis en Nouvelle-Écosse
Il ne s'agit plus de savoir si le cannabis devrait être vendu, mais si les gouvernements reconnaîtront la juridiction autochtone sans avoir préalablement dépêché la police pour en définir les limites.
La souveraineté n'est pas théorique : pourquoi les droits issus des traités des Mi'kmaq sont mis à l'épreuve dans le cadre de la répression contre le cannabis en Nouvelle-Écosse
Publié le 9 janvier 2026
Turtle Island Affairs publie des articles sur les nations autochtones et les enjeux de l'île de la Tortue, au-delà des frontières coloniales.
Écrit par Troy Littledeer
(MI'KMA'KI) Lorsque le procureur général de la Nouvelle-Écosse a annoncé le 4 décembre que la province intensifierait la lutte contre le « cannabis illégal » quel que soit l'endroit, les défenseurs des Mi'kmaq ont entendu tout autre chose : la province affirmant son contrôle sur une économie que, selon eux, leurs nations ont le droit inhérent et protégé par traité de gouverner.
Cette directive fait suite à des mois de descentes de police, d'accusations criminelles et de décisions de justice qui ont transformé le cannabis en un champ de bataille juridique concernant la portée des traités de paix et d'amitié du XVIIIe siècle dans un marché moderne et réglementé.
Il ne s'agit pas d'un débat sur la politique relative au cannabis. Il s'agit d'un différend sur la question de savoir qui décide.
Escalade de l'application de la loi
En Nouvelle-Écosse, le dispositif de répression a été renforcé grâce au projet Highfield, une opération policière coordonnée lancée en octobre 2024 et qui a abouti à des perquisitions et des descentes de police en février 2025 visant des points de vente de cannabis illégaux. Le 25 février, la police a annoncé que 21 personnes avaient été inculpées pour plus de 50 infractions liées à 13 points de vente.
La couverture médiatique de l'opération et la réaction de la communauté ont confirmé que les raids visaient des communautés Mi'kmaq, les défenseurs des droits des Mi'kmaq décrivant les cibles comme des entreprises gérées par des Mi'kmaq et opérant en vertu de droits issus de traités.
Cette posture est redevenue visible le 30 juillet, lorsque la GRC du district du comté de Colchester et le détachement de la GRC de Millbrook ont exécuté un mandat de perquisition dans un magasin de la rue Willow, largement identifié par les défenseurs comme le « Top Shelf Treaty Truckhouse ».
La GRC a indiqué qu'un homme avait été arrêté sur les lieux, puis relâché. La police a précisé qu'il ne serait pas inculpé. Les enquêteurs ont saisi du cannabis et du tabac non estampillé, et ont ajouté que d'autres accusations pourraient être portées à mesure que les preuves seront analysées.
Les défenseurs des Mi'kmaq ont immédiatement contesté à la fois l'autorité et la manière dont le raid a été mené, le qualifiant d'intervention policière sur le territoire Mi'kmaq sans le consentement des Mi'kmaq.
L'Association des droits Micmac a déclaré que l'opération avait été menée sans l'autorisation du chef et du conseil de Millbrook et a affirmé que les exploitants du magasin détenaient des documents reconnaissant les droits autochtones et issus de traités d'exploiter un relais routier, une référence au langage et aux pratiques commerciales de l'époque des traités.
Le chef de la Première Nation de Millbrook, Bob Gloade, a publiquement pris ses distances avec l'opération. Dans une lettre relayée par les médias mi'kmaq après le raid, M. Gloade a affirmé que le chef et le conseil n'avaient pas participé à l'autorisation du magasin et a exhorté la police à privilégier la lutte contre les drogues dures plutôt que contre le cannabis.
Cet échange a mis en lumière une tension centrale dans ce conflit : les questions de gouvernance non résolues au sein des communautés mi'kmaq sont effectivement résolues, au jour le jour, par l'application de la loi par la province.
Contexte juridique
Les autorités provinciales s’appuient en partie sur une décision de la Cour provinciale de la Nouvelle-Écosse rendue le 7 juin 2024 dans une affaire intitulée R. c. Marshall et autres, concernant des dispensaires de cannabis opérant sur la Première Nation de Millbrook.
Dans cette décision, le tribunal a rejeté une défense fondée sur les droits ancestraux et issus de traités, estimant que les éléments de preuve et les rapports d'experts présentés au tribunal n'établissaient aucun droit issu d'un traité ou d'un droit autochtone de faire le commerce du cannabis ou d'exercer des activités en dehors du cadre des lois fédérales et provinciales sur le cannabis.
Pour les autorités provinciales, cette décision a fourni un fondement juridique à son application. Pour les défenseurs des droits des Mi'kmaq, son importance réside dans ce qu'elle n'a pas fait.
La décision du tribunal reposait sur l'insuffisance des preuves et du dossier juridique dans cette affaire, et non sur une déclaration catégorique de la Cour suprême selon laquelle un droit mi'kmaq ne pourrait jamais s'appliquer au cannabis. Cette approche laisse en suspens ce que les défenseurs des droits des Autochtones considèrent comme le cœur du combat : une base historique et juridique plus solide pourrait-elle justifier une issue différente ?
Cette nuance est à l'origine de l'impasse. L'application du traité se poursuit non pas parce que les droits qui en découlent ont été définitivement rejetés au plus haut niveau, mais parce que les tribunaux n'ont pas été convaincus par les cas particuliers qui leur ont été présentés jusqu'à présent.
Le procureur général et ministre de la Justice, Scott Armstrong, a déclaré qu'il n'avait « connaissance d'aucun fondement, même vaguement crédible, permettant de suggérer que l'usage ou le commerce du cannabis constitue un droit autochtone ou un droit issu d'un traité pour les Mi'kmaq ».
Une décision de condamnation distincte rendue en 2025 a mis en évidence les conséquences immédiates. Dans cette affaire, un homme reconnu coupable d'avoir exploité un magasin de cannabis sans permis sur le territoire de la Première Nation de Millbrook a été condamné à une peine d'emprisonnement avec sursis de six mois. Le juge a invoqué l'effet dissuasif, indiquant que la poursuite de cette activité en dehors du cadre provincial pourrait entraîner des sanctions plus sévères.
revendications issues des traités
Les vendeurs et les chefs mi'kmaq fondent leurs revendications sur les traités de paix et d'amitié signés avec la Couronne britannique au XVIIIe siècle, notamment le traité de 1752. Contrairement aux accords ultérieurs, ces traités n'impliquaient pas de cessions de terres. Ils régissaient la paix et le commerce.
En droit canadien moderne, les droits issus des traités sont déjà reconnus comme protégeant certaines activités économiques. Dans l’arrêt R. c. Marshall (1999), la Cour suprême du Canada a reconnu un droit protégé par traité, lié à un « moyen de subsistance modéré », dans le contexte de la pêche et du commerce des Mi’kmaq.
Les défenseurs des droits des Mi'kmaq soutiennent que les principes commerciaux de l'époque des traités, souvent décrits à travers le langage des « relais commerciaux », appuient un droit continu au commerce qui ne devrait pas se limiter aux marchandises du XVIIIe siècle.
Les autorités provinciales rétorquent que même si un droit général de commerce existe en vertu d'un traité, il ne s'étend pas automatiquement au cannabis, un produit réglementé tant par les lois fédérales que provinciales. En Nouvelle-Écosse, la Société des alcools de la Nouvelle-Écosse est désignée comme le seul détaillant légal de cannabis récréatif.
Cette tension non résolue entre le langage des traités historiques et la réglementation contemporaine est aujourd'hui mise à l'épreuve devant les tribunaux.
Litiges en cours
L'un des signes les plus clairs que le différend est loin d'être réglé est le litige en cours impliquant Thomas Durfee, un vendeur Mi'kmaq qui exploite plusieurs « entrepôts ambulants » et qui a déclaré que son droit de vendre du cannabis découle du Traité de paix et d'amitié de 1752.
Durfee a contesté les mesures d'application de la loi provinciales à la suite des perquisitions liées à ses activités. La couverture médiatique de la directive du procureur général a présenté son cas comme faisant partie d'une vague plus large de litiges en cours devant les tribunaux de la Nouvelle-Écosse, qui pourrait éventuellement obliger les juridictions supérieures à se prononcer directement sur la question.
Nombreux sont ceux qui s'attendent à ce que l'affaire soit portée devant la Cour suprême du Canada, où les juges pourraient être appelés à clarifier comment les droits issus des traités historiques s'appliquent aux économies modernes et comment les revendications territoriales autochtones devraient être évaluées lorsque les gouvernements réglementent des marchés étroitement contrôlés.
Pour les défenseurs des droits des Mi'kmaq, les poursuites judiciaires ne constituent pas un recours défensif. Il s'agit d'une démarche délibérée visant à définir la souveraineté par le droit plutôt que de laisser son application la définir par défaut.
Le parallèle de l'Oklahoma
La structure de ce conflit est familière aux nations autochtones au-delà de la Nouvelle-Écosse.
En Oklahoma, les nations autochtones se sont heurtées à plusieurs reprises aux tentatives de l'État d'affirmer une autorité réglementaire exclusive sur les activités relevant de leur juridiction. Comme en Nouvelle-Écosse, l'incertitude est souvent levée par la mise en application de la loi avant même que les tribunaux ne se prononcent, laissant ainsi aux tribus la charge de défendre leur autorité a posteriori.
Le parallèle ne porte pas sur le cannabis, mais sur le processus.
Dans les deux cas, les gouvernements reconnaissent en principe la souveraineté autochtone, tout en la restreignant dans les faits par la réglementation et le maintien de l'ordre. Les tribunaux n'interviennent qu'une fois que l'application de la loi a déjà profondément modifié le paysage.
Les différences sont bien réelles. Le cadre constitutionnel et le système de traités du Canada diffèrent de ceux des États-Unis. Mais le schéma – la reconnaissance associée à des restrictions – est courant de l’autre côté de la frontière.
Conclusion
Les dirigeants mi'kmaq ont souligné que leur objectif n'est pas le chaos réglementaire, mais l'autorégulation : des systèmes conçus et appliqués par les gouvernements mi'kmaq et responsables devant les communautés mi'kmaq.
Ce à quoi ils s'opposent, c'est à l'idée que l'autorité provinciale serait la norme et l'autorité autochtone une exception qui devrait être prouvée sous la pression.
À mesure que des affaires comme celle de Durfee progressent devant les tribunaux, le différend se précise. Il ne s'agit plus de savoir si le cannabis devrait être vendu, mais si les gouvernements reconnaîtront la juridiction autochtone sans avoir préalablement dépêché la police pour en définir les limites.
La Cour suprême du Canada pourrait un jour trancher la question de l’application des droits issus des traités du XVIIIe siècle à l’économie du XXIe siècle. D’ici là, les défenseurs des droits des Mi’kmaq insistent sur un point plus simple : la souveraineté n’est pas théorique et ne devrait pas se définir par l’exécution d’un mandat de perquisition.
La répression contre les dispensaires ravive la lutte des Mi'kmaq pour leurs droits issus des traités.
https://youtu.be/eg3XNbfI2xo
80 166 visionnements 9 mai 2025 #indigène #NouvelleÉcosse #nouvelles
Une opération policière contre des boutiques de cannabis gérées par des Mi'kmaq en Nouvelle-Écosse ravive le débat sur les droits issus des traités autochtones. La GRC parle de crime organisé, tandis que les exploitants affirment qu'il s'agit d'un commerce protégé, fondé sur une entente vieille de près de 300 ans.














Ajouter un commentaire