« Nous, on veut juste s’en sortir » : les visages des crises qui secouent Montréal
Pauvreté, problèmes de santé mentale, manque de ressources, manque de logements abordables.
C'est ridicule : sur un budget de 2,3 millions de dollars, le seul financement de base (celui qui est garanti, NDLR),
c'est 193 000 $. Tout le restant est [renouvelable] sur une base d'un an, ou de trois ans.
« Nous, on veut juste s’en sortir » : les visages des crises qui secouent Montréal
Pauvreté, problèmes de santé mentale, manque de ressources, manque de logements abordables.
Mais aussi l'embourgeoisement des quartiers populaires, sans oublier des drogues de piètre qualité qui menacent la santé des consommateurs… Le phénomène de la toxicomanie, à Montréal, continue de prendre de l'ampleur, alimenté par de multiples facteurs.
Une seringue sur le sol.
À Montréal, la pauvreté, la toxicomanie, la crise du logement et les drogues de mauvaise qualité se combinent pour former ce qui est décrit comme une « crise humanitaire ».
PHOTO : GETTY IMAGES / IRINA274/ISTOCK
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Hugo Prévost (accéder à la page de l'auteur)
Hugo Prévost
Publié hier à 4 h 00
« Nous, on veut juste s'en sortir, comme les gens normaux. Personne ne choisit d'être dans la rue. » Ces propos, ce sont ceux d'une jeune femme de 24 ans, sans domicile fixe depuis huit mois et enceinte depuis deux.
Rencontrée près de l'église de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, qui lui sert de refuge, cette femme déplore que les loyers du quartier soient devenus inabordables, se situant entre 1000 et 2000 $ par mois.
Par ailleurs, plusieurs personnes admises au refuge consomment de la drogue, affirme la jeune femme, ce qui peut provoquer des crises. Au lieu de les aider et de les envoyer à l'hôpital psychiatrique, on les met dans la rue, soutient-elle, faute de ressources.
Cette femme, qui souhaite plus que tout retrouver un toit avant d'accoucher, est l'un des visages de ce qui est décrit comme une crise humanitaire dans la métropole. Une crise aux allures catastrophiques, où les organismes communautaires tentent tant bien que mal de garder la tête hors de l'eau.
Le Téléjournal week-end
Le cri du cœur d'une jeune femme sans-abri à Montréal
Le cri du cœur d'une jeune femme sans-abri à Montréal. Il y a quelques jours, des résidents du centre-ville se plaignaient d'une cohabitation difficile avec les itinérants et les toxicomanes. Les gouvernements ont beau investir des sommes records, il est toujours difficile de trouver des places dans les refuges, d'autant que dans certains quartiers, des pétitions sont lancées pour les faire déménager. C'est le cas de celui où Mélina a trouvé refuge dans Hochelaga. Reportage de Charlotte Dumoulin.
Selon Annie Aubertin, directrice générale de Spectre de rue, un organisme installé dans Ville-Marie doté d'un site d'injection supervisé, l'un des facteurs contribuant à empirer cette crise est le fait que la qualité des drogues circulant dans la rue a nettement diminué. Et en raison du fait que les stupéfiants sont ainsi trafiqués avec toutes sortes de choses, dont du Fentanyl, en plus d'être mal dosés, le nombre de surdoses, lui, est en forte hausse.
D'une surdose par semaine, ou peut-être par deux semaines, on est passés à environ une par jour, en moyenne, cet été. Des fois, deux, indique Mme Aubertin, avant de préciser qu'en raison de la disponibilité de la naloxone, aucun consommateur de drogue n'a perdu la vie dans les locaux de l'organisation.
On a l'objectif que les gens repartent sur leurs deux pieds, et en vie, lance-t-elle en entrevue pour Radio-Canada.
Annie Aubertin.
Annie Aubertin, directrice générale de Spectre de rue
PHOTO : RADIO-CANADA
Sa collègue Alicia Morales, elle, est catégorique : on dénombre cinq fois plus de surdoses qu'en 2019.
Les gens consomment-ils davantage? De l'avis de Mme Aubertin, ils sont plus nombreux à visiter les locaux de Spectre de rue parce que les personnes qui s'injectent ont de plus en plus conscience que c'est dangereux, et qu'ils ont donc avantage à venir sur un site d'injection supervisé.
Quoi qu'il en soit, malgré tous les efforts de l'organisme, on s'y dit conscient du fait qu'il peut exister des tensions avec le voisinage. Il y a cinq ans, au moment d'ouvrir les portes du site, les choses étaient un peu difficiles, confie Mme Aubertin. Depuis, ça va de mieux en mieux, mais on reste vigilants.
Impossible de s'en tirer tout seul
De fait, la hausse de l'achalandage se conjugue à un écueil financier : en vertu des plus récentes subventions, le poste de travailleur de rue, une personne qui allait notamment rencontrer les commerçants du quartier, a été éliminé, faute d'argent.
Selon Annie Aubertin, les organismes communautaires ont besoin d'un financement plus stable afin de s'assurer qu'ils puissent offrir leurs services principaux de façon constante. C'est ridicule : sur un budget de 2,3 millions de dollars, le seul financement de base (celui qui est garanti, NDLR), c'est 193 000 $. Tout le restant est [renouvelable] sur une base d'un an, ou de trois ans, dit-elle.
Qu'est-ce qui se passe, avec nos institutions?, renchérit Alicia Morales. Les organisations communautaires ne peuvent pas s'en tirer toutes seules.
Et les critiques de la cohabitation avec les itinérants et les toxicomanes, qui se font davantage entendre depuis quelques années au centre-ville de Montréal et dans les quartiers avoisinants, sont symptomatiques d'une transformation, estime Mme Aubertin.
Si celle-ci juge les doléances décevantes, elle estime surtout que cela parle d’une méconnaissance, du syndrome "pas dans ma cour", ça parle de la gentrification du quartier.
« Les gens s’installent après l’arrivée de nos organisations, et il faudrait que nous, nous rentrions dans le plancher parce qu’ils se sont installés. »
— Une citation de Annie Aubertin, directrice générale de l'organisme Spectre de rue
Michelle Patenaude.
Michelle Patenaude, directrice générale du CAP St-Barnabé
PHOTO : RADIO-CANADA
Cette perception d'une situation catastrophique est entièrement partagée par Michelle Patenaude, directrice générale du CAP St-Barnabé, un organisme de lutte contre la pauvreté dans Hochelaga-Maisonneuve.
Depuis 2020, son organisation offre ce qui devait être un hébergement temporaire à 350 personnes itinérantes. Avec les années, des frictions sont apparues avec les habitants du quartier, alors que la recherche d'un nouveau bâtiment pour loger ces gens à la rue se poursuit.
La crise du logement a aussi alimenté la crise de l'itinérance, explique Mme Patenaude, qui parle d'un gros combat rassemblant la lutte contre la pauvreté, l'accès à des logements abordables, la possibilité de se nourrir sainement, l'accessibilité des épiceries... sans compter la question de la toxicomanie.
La responsable du CAP St-Barnabé ne va toutefois pas jusqu'à parler d'intolérance dans la communauté, se contentant d'évoquer un enjeu d'accompagnement, en matière de communications. Il y a aussi de la mécompréhension à propos de ce que nous faisons, dit-elle.
Pour Mme Patenaude, d'ailleurs, ce n'est pas seulement au milieu communautaire de trouver des solutions, mais plutôt à tous les paliers de gouvernement. Et il faut surtout se concentrer sur des programmes de prévention, même si cela peut prendre du temps avant d'obtenir des résultats. Un gouvernement qui se lancerait immédiatement dans un tel plan, après son élection, n'aurait ainsi probablement pas d'impacts concrets avant la fin de son mandat, reconnaît la directrice générale.
Pas d'action, parce que c'est stigmatisé
Aux yeux de Jean-Sébastien Fallu, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal, la crise des surdoses, qu'il qualifie de crise de santé publique inégalée depuis des décennies, découle notamment de l'aspect illégal des substances en cause.
On parle de bientôt 40 000 morts [de surdose] au Canada. Si ce n’était pas une question de drogues illégales, il y aurait des ressources mobilisées, et on ferait appel à la science et aux politiques de santé publique, comme ce fut le cas avec la COVID, a-t-il déclaré en entrevue sur les ondes de ICI RDI.
« On ne le fait pas, parce que c’est stigmatisé, et pour toutes sortes d’autres raisons. Et donc, les gens meurent. »
— Une citation de Jean-Sébastien Fallu, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal
Et cette prohibition peut être blâmée pour l'arrivée de drogues de mauvaise qualité sur le marché montréalais, juge le spécialiste.
C’est documenté : plus on interdit des substances, plus il apparaît des substances inconnues, toxiques, à risque, dit-il.
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