Biologistes et psychanalystes dans une fausse guerre

Entretien avec Marc Valleur. « Tous addicts ? »
Il y a 14 ans !
« Le principal fléau de l'humanité n'est pas l'ignorance, mais le refus de savoir. »
https://blocpot.qc.ca/fr/forum/5708

Extraits

Il y a un plaisir réel dans la drogue, il y a des usagers récréatifs qu’il ne faut pas considérer comme des malades, avancées progressives vers l’idée que des gens pouvaient utiliser des drogues, que cela pouvait être positif, que ce n’était pas automatiquement une maladie, etc.

Même des animaux trouvent un plaisir réel dans l'usage récréatif de drogues ! Zappiste
https://blocpot.qc.ca/fr/forum/5782
Des mammifères marins aux animaux sauvages ou domestiques,
certaines espèces présentent des penchants toxicomanes...

30 MV : On a pu faire du toxicomane « l’idiot de la famille », le bouc émissaire de la société.
Mais le vrai problème de l’addiction est masqué par la drogue bouc émissaire.

Notre société tend à tout transformer en objets de consommation, et produit, par ce fait, de l’addiction.
Par exemple, on prend une ébauche de révolte adolescente, et on fabrique du besoin.

Et c’est là que la construction de l’addiction comme maladie est quelque chose de très intéressant, qui permet d’éclairer des champs très différents, de la nourriture au sexe et aux drogues, mais il s’agit quand même de tous les champs liés de tout temps à "la" morale, par exemple à celle d’Aristote, ou à celle d’Épicure, et on peut considérer toute cette morale des Anciens comme un gigantesque plan de prévention des addictions.

C’est dit de cette façon dans Platon, comme le souligne Giulia Sissa, il faut faire attention aux plaisirs, il faut savoir les doser, les utiliser parce que cela peut devenir un désir engloutissant, une jarre percée sans fond qu’on va avoir besoin de remplir, comme chez les pluviers, ces oiseaux qui se remplissent par le bec et qui se vident par l’anus : c’est une description de l’addiction par les Anciens, et leur réponse est morale.

J’ai l’impression qu’on se bat depuis cinquante ans entre biologistes et psychanalystes dans une fausse guerre : il y a le champ des substances, des objets, de la pharmacologie, qui est celui des biologistes et il y a le champ des idées, des fantasmes, du sexe et du psychisme, celui des psychanalystes.

Entretien avec Marc Valleur
Dans La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2009/3 (n° 77), pages 55 à 64

6 On peut être dépendant et accepter de l’être.
À ce moment-là, il n’y a aucune raison d’en faire une maladie.
Je crois que la seule définition de l’addiction au sens clinique du terme, c’est le fait que les personnes concernées elles-mêmes veulent réduire ou arrêter une conduite et n’y arrivent pas. Si la personne ne veut pas réduire ou arrêter, on ne voit pas quelle légitimité permet de définir les gens comme malades. Cela pose d’emblée la question de la médicalisation de l’addiction elle-même. L’addiction, comme la toxicomanie, se définit d’abord de manière subjective. C’est parce que quelqu’un se sent lui-même aliéné du fait de son rapport à une substance, de la répétition d’une conduite, que ça fait une « maladie ».

Vous parlez beaucoup de « conduites », vous parlez d’« addictions », vous avez parlé de « substances ». Que feriez-vous alors comme différence justement entre l’objet, la substance, la conduite ?

8 MV : Olievenstein disait :
« La toxicomanie, c’est la rencontre entre un produit, une personnalité et un moment social-culturel. »

Et c’est dans ce schéma « trivarié » que la plupart des recherches s’inscrivent, y compris en Amérique du Nord.
On voit bien la complexité de ce problème. Mais pour former ce triangle, il faut bien qu’il y ait ce produit.

Ce qui pose la question des conduites et des addictions sans drogue.
Je suis persuadé que le travail sur les addictions sans drogue, et notamment sur le jeu pathologique qui est reconnu comme un problème de santé publique dans la plupart des pays aujourd’hui va être dans un premier temps un pur décalque des discours sur l’alcoolisme et la toxicomanie. On transposera sur des conduites des élaborations cliniques et théoriques qui ont été faites à partir de substances chimiques. Mais je pense que dans un deuxième temps, il y aura des effets de retour, et on commence à en percevoir un certain nombre ; le travail sur les addictions sans drogue va contribuer à faire évoluer le regard sur les addictions avec drogue.

Déjà aujourd’hui, je pense qu’on est dans une période où plus personne ne parlerait de drogue sans mettre beaucoup de guillemets, et que c’est la première critique qu’on pourrait faire à Marmottan et à l’Olievenstein des années 1970 : tenir un discours très ouvert, compassionnel envers les toxicomanes, très peu jugeant, très subversif, mais qui restait très dramatisant.

C’est seulement peu à peu que l’on a commencé à dire qu’il y a un plaisir réel dans la drogue, qu’il y a des usagers récréatifs qu’il ne faut pas considérer comme des malades, avancées progressives vers l’idée que des gens pouvaient utiliser des drogues, que cela pouvait être positif, que ce n’était pas automatiquement une maladie, etc.

On était donc parti de cette vision très « monovariée », très « toxique », de la drogue comme cause du problème, vision qui est coexistante de celle que l’addiction est une maladie, tout comme l’alcoolisme et la toxicomanie. L’idée de l’intoxication est la première qui soit venue aux médecins.

22 La Lettre : Aujourd’hui, cette « clientèle » comme vous dites a changé ?

23 MV : En partie oui et en partie non.
On a élargi le spectre et donc on a élargi l’ensemble des problématiques.
Ces problématiques-là existent toujours, même si la réponse n’est plus aussi monolithique qu’à l’époque de l’héroïnomanie. Une gamine violée, entre 5 ans et 10 ans par son père, par son beau-père, elle essaye d’en parler à sa mère ; la mère lui file une paire de baffes, quand elle s’aperçoit que le père est en train de recommencer avec la petite sœur, ou le petit frère, là elle va voir les flics, et là le père se suicide.

Que fait cette gamine ?
À 14 ans, elle va se prostituer, et elle fait de la prison parce que de temps en temps, elle sort une lame de rasoir et elle balafre les clients. Et on se dit qu’il y a là une transposition, sur la scène de la prostitution, de la situation qui avait pu être vécue de manière traumatique, en rejouant la scène pour la terminer d’une autre façon, pour se révolter, pour se faire enfin reconnaître comme une victime. Il y a une répétition et la désymbolisation, le fait qu’à un moment cela devienne quelque chose de mécanique, c’est probablement la fonction même de l’addiction.

24 Il est difficile de faire sortir ces filles du tapin, parce qu’elles sont autant accros au tapin qu’au produit, et donc on peut dire que Stanton Peele a raison puisqu’il s’agit de rendre les choses maîtrisables, contrôlables, à volonté, etc. C’est une démarche de rassurement. Mais j’avais également raison d’y voir une conduite ordalique, parce que dans la répétition d’une situation hautement traumatique, on remet en jeu son équilibre vital. Et là, on va avoir toute une gamme, entre les grands marginaux très mal dans leur peau qui sont toujours comme les héroïnomanes des années 1970, et les joueurs d’argent qui n’ont pas forcément vécu tout ça. La plupart des gens vont avoir des problématiques beaucoup plus ordinairement « dostoïevskiennes ».

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